ILS ONT ECRIT….sur le thème de la langue et de l’exil….
IFCHRINE
C’était un jour comme les autres. Les nuages me semblaient identiques à ceux de la veille, les filles riaient bêtement entre elles, les garçons se chamaillaient et moi, j’étais toujours là, donnant l’impression de rêver. Pourtant, j’étais bien présente. J’observai la cour.
Il est arrivé. Il était différent, par ses vêtements, des autres élèves. Il portait un énorme chapeau mexicain, qui cachait une chevelure gominée, à l’italienne. Son costume, traditionnel, arborait les couleurs africaines. Son visage était maquillé à la poudre de riz et, ses yeux soulignés d’un trait de khôl.
Il était là, au milieu de la cour, immobile dans le flot des collégiens. Je le repérai tout de suite. Je n’étais pas la seule : un groupe s’était formé autour de lui. Samuel, le meilleur ami de Natacha, un grand blond aux yeux bleus alors que cette dernière, petite pour son âge, avait des yeux foncés, Kamel, rigolo et toujours joyeux, accompagné de Fifi qui, au contraire, était toujours de mauvaise humeur. Tous les quatre étaient des élèves de ma classe.
Ils ont entouré l’étrange garçon, ils lui parlaient, mais il ne semblait pas les comprendre. Soudain, la cour se mit à bruisser de langues : anglais, espagnol, arabe…..
Voici ce qui arriva.
Je regardai faire mes camarades, lorsque Kamel proposa au nouveau :
- Allez ! On va boire un café chez Luigi.
Il sourit à Kamel et commença à le suivre.
« Café » ! Un mot qui existe dans toutes les langues ! Un mot universel !
Mais bon…cela ne s’est pas tout à fait passé comme ça !
Le nouveau ne répondait à aucune sollicitation. Il était là, toujours immobile et regardant vers l’ouest, puis vers le soleil. Il ferma les yeux, et, deux grosses larmes coulèrent lentement sur sa joue.
C’est alors que Natacha l’apostropha avec son air provoquant :
- Pourquoi tu ne réponds pas ? As-tu peur ? Remarque ….ça se comprendrait pour un petit nouveau !
Soudain, Mr Starling, notre Principal, apparut, mécontent de notre attitude. Il regarda le garçon et s’adressa à lui en langage des signes. Il était donc muet !
C’est une bien triste histoire n’est-ce pas ?…..Vous m’avez crue hein ? Eh bien….
Je me suis approchée, et suis entrée dans le cercle. Tout le monde s’est tu. A l’époque, j’étais très solitaire, si bien qu’ils furent surpris par mon intrusion et me laissèrent passer. L’étrange garçon se mit à parler une langue que je ne comprenais pas mais, petit à petit, les mots prirent sens.
- Comment t’appelles-tu ?
Je restai interdite. Il parlait notre langue….et il s’adressait à moi ! Je lui répondis donc.
- Ifchrine, ravie de te connaître.
Deuxième étonnement ! Je parlai une autre langue !
Depuis longtemps, j’étais rejetée et je comprenais enfin pourquoi. Je n’étais pas comme eux, j’étais différente, j’étais comme ce garçon. Une langue nouvelle était enfermée en moi, prisonnière….une langue merveilleuse que seuls nous deux comprenions.
Si c’était si simple, je le saurais
Hier. 17h30.
Circonstances: En voiture. Je vais récupérer les enfants à la montagne, après une journée d'interrogations et de déménagement. Eh oui…les deux sont compatibles.
Il a plu toute la journée ou presque. Le soir tombe. Je roule. Un peu vite. Robert Plant, “The sea of love”, “Darkness”, en boucle.
Soudain, au détour d'un virage, la montagne eneigée surgit devant moi, palpable, si proche. L'émotion m'envahit, me dévore le ventre, délicieusement. Je replonge en enfance. Pas dans les souvenirs, non, dans un tourbillon qui m'ancre sur cette terre où je suis née. Je ralentis un peu, ouvre la vitre pour sentir l'air du soir naissant, je suis heureuse. Je le sais.
Puis, au détour d''un autre virage, surgit le lac que j'ai choisi de longer. J'aime les chemins de traverse, je ne suis pas pressée. Trop d'émotions et de choses à rêver. Les vignes, les arbres et la lumière dorée qui filtre des nuages. “Come with me, my love, to sea, the sea of love, I wanna tell you, how much, I love you….”chante une des plus belles voix des années 70.
Je n'ai pas envie de reprendre pieds. Je suis emportée et ce coeur dessiné sur le sable emplit la montagne de ses désirs, de son amour.
RESOLUTION DE RENTREE
Je vais m'acheter des baskets.
Non, je n'en ai pas!
Je sais que cela pourra en surprendre plus d'un, mais j'ai horreur de ça…c'est laid et je n'en ai aucune utilité. Pour faire du sport, j'enfile des bottes….
Bref, ils en on tous et courent plus vite que moi. C'est un sacré handicap. Il a déjà fallu que je renonce aux talons hauts, ils m'entendent venir de loin. Et parfois, jouer la surprise est un atout.
Aujourd'hui, j'ai dû poursuivre J et O…
…oui, le professorat pourrait me préparer à l'épreuve de fond des jeux olympiques! Monter et descendre plusieurs fois les escaliers, crier (me suis fait traiter de “tête de”!. L'heure d'après le prof suivant s'est vu ajouter le qualificatif que l'élève devait chercher sans le trouver: “bite”), expliquer, convaincre, consoler, comprendre…et la journée n'est pas finie!
Non, atelier métiers avec les incorruptibles, les futurs Tony Montana, les ceux qui s'expriment par claquement de langue et haussement d'épaules, regards noirs et provocants, j'ai le privilège d'être leur professeur principal….
Oui, faut que je m'achète des baskets….
SAEZ Jeunesse lève-toi
Je l'Je l'attendais avec impatiente, étais éventuellement un peu inquiète: a-t-il cessé de coJe l'attendaisquiète: a-t-il cessé de composer? Non. Surprise en écJerope 2). Son nom, sa voix, ses textes, tragiques et lumineux comme je les aime.
Allez sur You tube, tapez Saez “Jeunesse lève-toi”, un pur moment de bonheur.
Comme un éclat de rire vient consoler tristesse
Comme un souffle avenir vient raviver les braises
Comme un parfum de souffre qui fait naître la flamme,
Jeunesse lève-toi.
Contre la vie qui va qui vient puis qui s’éteint
Contre l’amour qu’on prend qu’on tient mais qui tient pas
Contre la trace qui s’efface au derrière de soi,
Jeunesse lève-toi.
Moi contre ton épaule je repars à la lutte
Contre les gravités qui nous mènent à la chute,
Pour faire du bruit encore à réveiller les morts,
Pour redonner éclat à l’émeraude en toi ;
Pour rendre au crépuscule la beauté des aurores,
Dis-moi qu’on brûle encore, dis-moi que brûle encore
Cet espoir que tu tiens parce que tu n’en sais rien
De la fougue et du feu que je vois dans tes yeux…
Jeunesse lève-toi.
Quand tu vois comme on pleure à chaque rue sa peine,
Comment on nous écoeure perfusion dans la veine,
A l’ombre du faisceau mon vieux tu m’auras plus !
Ami dis quand viendra la crue ?
Contre courant toujours sont les contre-cultures,
Au gré des émissions leurs gueules de vide-ordures…
Puisque c’en est sonné la mort du politique
L’art est aux rêves, aux utopiques…
Pour faire nos ADN un peu plus équitables,
Pour faire de la poussière un peu plus que du sable,
Dans ce triste pays tu sais un jour ou l’autre
Faudra tuer le père, faire entendre ta voix !
Jeunesse lève-toi.
Au clair de lune indien toujours surfer la vague
A l’âme au creux des reins faut aiguiser la lame,
Puisque ici il n’y a qu’au combat qu’on est libre
De ton triste sommeil je t’en prie libère-toi ;
Puisque ici il faut faire des bilans et du chiffre
Sont nos amours toujours au bord du précipice,
N’entends-tu pas ce soir chanter le chant des morts,
Ne vois-tu pas le ciel à la portée des doigts ?
Jeunesse lève-toi.
Comme un éclat de rire vient consoler tristesse
Comme un souffle avenir vient raviver les braises
Comme un parfum de souffre qui fait naître la flamme
Quand plongé dans le gouffre on sait plus où est l’âme ;
Jeunesse lève-toi.
Contre la vie qui va qui vient puis qui nous perd
Contre l’amour qu’on prend qu’on tient puis qu’on enterre
Contre la trace qui s’efface au derrière de soi,
Jeunesse lève-toi
Jeunesse lève-toi.
Damien Saez, Jeunesse lève-toi
BREVES DE CLASSE…elles sont trop belles!
N : C’est le moustachu à lunettes qui a inventé le racisme.
J : - Vous écrivez vite au tableau Madame ! Vous en avez un chez vous ?
- Non ! Pourquoi faire, je n’ai pas d’élèves à la maison !
- Ben pour vous entraîner !
L : Je suis en quatrième et j’ai treize ans. Si je veux arrêter l’école en troisième, il faut que je redouble ?!
SEPT
Ils sont sept, parfois huit, cinq ou bien quatre. Cela dépend de l'heure mais surtout d'événements annexes. Moqueries blessantes, état d'esprit, endroit trouvé pour passer la nuit, convocation chez les flics….
Alors, leur demander de travailler relève souvent de la gageure la plus improbable. Mais c'est la pari et nous le tiendrons. Tout l'année. Sans faillir.
SANS
L'esprit humain est insondable.
GRATIN QUAND TU NOUS TIENT….
Le poste que j'occupe cette année, m'amène, de temps en temps, à fréquenter le gratin de notre institution.
Ce fut le cas mercredi matin, où je fus conviée, en lieu et place de ma pricipale, à une réunion avec l'inspecteur d'académie, afin de faire le bilan des projets culturels des collèges du département.
Nous étions deux enseignantes seulement: la coordinatrice Zep de mon collège et moi-même.
Notre inspecteur a bien sûr introduit la séance par un discours de politique pure: il venait de rencontrer notre ministre.
La teneur de ce discours était que le ministère, plus que jamais, demandait aux chefs d'établissements de mettre l'accent sur les pratiques culturelles et artistiques afin d'ouvrir au monde nos élèves. Développer les partenariats avec les structures de la ville, travailler avec des professionnels…
Cela m'a interrogé car, le matin, notre collègue d'arts plastiques était entrain de prendre connaissance des nouveaux programmes: suppression, par exemple, en musique, de la pratique d'un instrument.
Première contradiction, et il y en eut d'autres. Comme la réduction progressive mais nette des subventions pour les projets culturels. Cela n'a aucunement dérangé notre inspecteur d'académie….Il s'est solennellement levé après l'intervention d'un chef d'établissement un peu moins conventionnel que les autres, pour nous dire qu'il représentait l'état et qu'il se devait au nom de ses valeurs, à nous remettre à notre place de chefs sages et obéissants.
Ma collègue et moi n'étions pas chefs, mais cela, je crois, il ne le savait pas. Pour une fois, je me suis tue. Je l'avais décidé avant de me rendre à cette réunion édifiante, j'ai tenu parole. Mes rapports avec l'institution ne sont en ce moment pas très bons….et je ne me sentais pas à ma place.
Hier toute la journée, réunion avec notre principale, notre principal adjoint, et les deux inspecteurs qui chapeautent notre réseau ambition réussite.
La matinée s'est normalement déroulée, rien à dire.
L'après-midi, ce fut autre chose. Conseil d'enseignement de lettres. Equipe au complet. Mauvaises ondes: on ne nous aime pas. Pourquoi? Nous l'ouvrons justement.
Enfin, nous en sommes ressortis en ayant clairement à l'esprit quelle devait être notre façon de travailler désormais:
Si nous n'avons pas le temps de nous réunir: communiquez par mail, ou visio-conférence, c'est pratique et très convivial! Pour travailler ensemble il n'est pas forcément nécessaire de se concerter…..de vive voix.
Tout choix de matériel ou de livre doit se justifier qualitativement et quantitativement. C'est dire que nous avons tendance à choisir n'importe quels livres pour nos élèves, du matériel superflux, et que, pédagogiquement, on ne nous fait aucune confiance, malgré toutes les inspections dont nous avons été l'objet ces trois dernières années.
Nous devons apprendre à évaluer notre travail en sus de celui de nos élèves. Et pondre des rapports bien entendu! Utilisables par nos inspecteurs, bien sûr!
Nous sommes responsables du choix des noms que nous donnons à nos classes et à l'extérieur, cette année, sommes passés pour des guignols. Déjà que nous sommes mal vus, n'en rajoutons pas s'il vous plaît!
Là, j'ai commencé à sentir la moutarde me monter au nez. J'ai demandé, mais cela n'a pas été entendu, pour quelle raison ces choix avaient été entérinés par l'administration.
Devant le silence de cette dernière, il a fallu que je devienne plus explicite: “Vous nous demandez, le 3 Juillet, de nous réunir pour choisir les noms des classes. Nous sommes fatigués, énervés, et sommes une quinzaine en salle des profs à nous y ateler. Donc, nous délirons, nous défoulons, et proposons des noms certes farfelus, mais que vous acceptez. Ce travail n'est, normalement pas de notre responsabilité et vous osez nous le reprocher?”
Me suis levée et suis partie. Mais la réunion était terminée…
LUTTE DES CLASSES: savoureux!
Le billet de Robert Solé, in le Monde, cette semaine.
« L’école primaire pourrait s’enrichir d’une réforme supplémentaire. Le haut Conseil de l’éducation suggère une nouvelle nomenclature des classes : n’est-il pas bizarre que « la dernière année du cycle des apprentissages fondamentaux soit appelée cours élémentaire première année (CE1) ou que la première année des approfondissements soit appelée cours élémentaire deuxième année (CE2) » ? Le ministère en convient, mais attend des propositions.
Le plus simple serait de revenir à la numérotation de jadis : onzième, dixième, neuvième…et de faire la jonction avec le collège, en sixième. Mais il faut du neuf et de l’original. On pourrait imaginer une progression par couleur : noir en maternelle, bleu foncé en CP, vert bouteille en CE1…laissant l’horizon se dégager, peu à peu jusqu’au bac blanc.
Mieux encore et plus pédagogique : une nomenclature avançant par siècles et par grands hommes. On apprendrait par exemple l’addition et la soustraction en classe charlemagne, la règle de trois en Louis XIV, les logarithmes en Napoléon, les 35 heures en Jospin et leur suppression en Devedjian »
VIVRE, PUIS L’ECRIRE
Elle marche, tourne, vire, regarde, mentalise. Ne pas se laisser gagner par l’appréhension, éviter la peur qui pourrait monter et la paralyser.
Une petite pleure. Petite justement, trop pour parvenir à gérer une situation qui lui échappe. Le vivant, c’est imprévisible.
Elle se promet de le cadrer, de ne pas le laisser déborder, mais elle sait aussi qu’il faut bien qu’il s’exprime. L’autre s’est exprimé d’ailleurs, et la petite pleure toujours.
L’envie continue de la tarauder, plus forte que la peur. Elle la jugule la peur, refuse de n’être encore qu’une spectatrice, elle veut agir. Sentir l’adrénaline et s’envoler.
C’est à elle. Alors, elle ne se pose aucune question et démarre, même si elle ne maîtrise pas tous les paramètres. Qu’importe ! Elle a confiance en lui. Elle sent qu’il est prêt, qu’il ne rechignera pas. Cela la rassure et l’inquiète tout autant.
C’est cela son problème. L’imagination, la catastrophe anticipée, les refus et les dérobades, avoir mal et ne plus se relever. Ou pire, ne rien sentir du tout. Plus jamais.
Mais aujourd’hui, elle n’y pense pas. L’envie de s’envoler domine la crainte de rester à terre, définitivement.
Elle sait que tout le monde la regarde, mais elle, elle ne voit rien. Elle ne les voit plus. Ne les entend plus. Au départ, elle avait le choix, et elle est restée là, dans l’attente de ce qu’elle allait ressentir. Elle n’avait encore rien décidé. D’ailleurs, il avait fini par lui demander si elle voulait se joindre à eux, ayant compris que sa seule présence n’était pas une réponse suffisante. Ils étaient huit, elle était la seule à qui la question avait été posée. Et elle avait acquiescé.
Une bouffé d’existence s’était alors emparé d’elle, elle s’était sentie en harmonie avec ce corps chaud et palpitant. Il le savait, avait compris. Pourtant, c’était la première fois. Elle s’était toujours abritée derrière des alibis plus ou moins valables : pas aujourd’hui, je ne le sens pas, il a l’air fatigué, comme si elle laissait entendre qu’un autre jour, oui, sans doute, elle s’élancerait. Mais cet autre jour avait duré six ans, et aujourd’hui elle avait décidé de passer à l’acte.
Annihiler tous ses blocages, qu’il sente qu’elle le désire vraiment et qu’il n’y a aucune place pour le doute ou l’hésitation. Télépathie des corps, du moindre souffle, du moindre regard, du plus infime mouvement.
Elle est avant dernière et bien qu'elle ait laissé s’élancer tous les autres avant elle, sa réussite dépend de son aptitude à prendre sa place. Etre dernière pourrait être la porte ouverte à d’autres alibis.
Elle se positionne, lui insuffle de sa force et ils épousent le même mouvement. Elle regarde loin, très loin, et ils s’élèvent jusqu’à ce point qui n’existe pas : ni sur terre, ni totalement dans les airs. Une hauteur qui leur appartient et qu’ils ont décidé d’atteindre car ils savent qu’eux seuls participent à cette magie qui naît de leur seule volonté d’y accéder ensemble. Alors, ils recommencent : deux fois trois fois, quatre, puis cinq puis six. Le rythme dès lors s’accélère et le temps n’existe plus, ni la conscience de savoir où ils vont. Ils y vont, c’est tout.
J’ECRIS…
Bon, j'écris, ça y est. Alors le blog est un peu en stand by. J'ai cru que je n'arriverais jamais à dépasser le troisième chapitre, je ne savais pas trop vers où je voulais aller. Mais, étape par étape, mes personnages et leur histoire commencent à se dessiner. Et je pars et je vis avec eux et les touches de mon clavier résonnent avec cette magie dont jamais je ne me lasserai. Pour l'instant, je n'en dis pas plus, ce n'est pas encore le moment. Mais je vibre d'impatience le matin quand je me réveille et me mets tout de suite au travail, le café encore chaud dans sa tasse. Comme Louise, je vais galoper lorsque je sens que j'arrive au bout de quelque chose, puis je rentre et, si je ne fais pas autre chose (Je ne vous en dirai pas plus là non plus), je me remets à écrire et les mots coulent et les phrases jaillissent. Bonheur d'écrire, bonheur de vivre.
INTO THE WILD, Sean Penn
La musique de Pearl Jam, la sensibilité de Sean Penn, une caméra brillante et un univers dans lequel il n'est de sauvage que ce qui est civilisé…sauf le partage. Il n'est pas dans mes habitudes de faire de la pub sur ce blog, mais si ce n'est déjà fait, courez vite voir ce bijou cinématographique.
JE NE PEUX RESISTER…
La Funambule, de Florence Pouzet
“funambule : nom masculin, Acrobate marchant ou dansant sur une corde raide” (article de dictionnaire).
Belle définition pour décrire Louise, l’héroïne de ce roman lui aussi tendu et fragile. Louise est une femme passionnée, exaltée, sensible et extravagante, timide et angoissée, peu assurée mais volontaire, constamment hésitante, constamment dans la remise en question d’elle-même. Toujours en équilibre, donc. Une artiste prête à s’effondrer à tout moment, pour une phrase contrariée, pour une situation incompréhensible, pour une passion non partagée, pour des rencontres inabouties…Louise est une écorchée vive, une brindille de femme qui marche sur un mince fil, au gré des hommes, au gré des situations tout en essayant de ne jamais chuter…
Pour étudier avec minutie ce portrait passionnant de femme moderne et complexe, il fallait oser une écriture épileptique et très contemporaine, ou bien une écriture très sobre, une écriture presque d’analyste des sentiments, une écriture à la fois fluide et neutre. C’est cette dernière qu’a choisi Florence Pouzet pour son premier roman. Et bien lui en a pris. Ecrite à la troisième personne, comme pour souligner le détachement pris vis-à-vis de son héroïne, cette histoire se révèle passionnante, même si les premiers chapitres peinent à décoller, l’auteur ayant tendance à systématiquement se faire interroger Louise sur le pourquoi et le comment des situations qu’elle engendre et ses conséquences.
Mais, peu à peu, le lecteur devient de plus en curieux quant à ce que va devenir cette funambule : éprise d’un Charles qui n’est pas vraiment son type de mec idéal ; désirée par d’autres hommes, comme Vincent, un ex dont elle ne peut ni ne veut se défaire, Louise ne sait plus que faire, cherche des réponses auprès de ses amies qui n’en ont pas, s’interroge tout le temps, tente aussi de renouer avec son passé, son père qui l’a abandonné pour l’inconnu, sa mère avec qui elle n’a plus de relation…
Tout le petit monde gravitant autour de Louise va finalement se resserrer, comme un étau, sur cette fragile personne, et c’est ce lent processus qui devient le véritable enjeu du livre, ainsi que sa réussite. Au cours de ce récit faussement serein et progressivement étouffant, l’écriture devient polyphonique, Louise n’est plus au centre de l’ouvrage, les points de vue éclatent, on retrouve le première personne du singulier, le lecteur devient le « je », Florence Pouzet nous force à pénétrer son personnage qui jusque-là nous était heureusement neutre. Pris au piège, le lecteur participe à la spirale mentale infernale que se créée Louise, et s’engouffre avec elle dans son impasse sentimentale. La fin, brillante, nous porte l’estocade finale.
Sans avoir l’air d’y toucher, Florence Pouzet maîtrise parfaitement sa funambule, qui pourtant est le genre de femme que l’on peut rencontrer assez souvent dans la littérature. Mais sans pathos ni emphase, avec une belle aisance dans la manière d’imbriquer les situations originales, elle réussit un très beau portrait doux-amer sur ceux qui, de trop vouloir aimer, finissent par ne plus être.
Jean-François Lahorgue
PREMIER ARTICLE
L'année commence plutôt bien. Je viens de recevoir le premier article sur La Funambule, publié sur le site benzinemag.
Je suis émue, l'article est très juste, autant en ce qui concerne les faiblesses du roman, qu'en ce qui concerne, je crois, ses qualités. C'est un très beau cadeau de début d'année.
Merci à son auteur, et très bonne année à vous tous.
J’ECRIS
J'écris, j'écris, j'écris. Quand j'ai le temps, quand je ne suis pas trop crevée, quand les enfants sont couchés, quand j'ai l'inspiration, quand j'arrive à dépasser la première page pour dérouler le fil de l'histoire, quand il n'y a pas trop de bruit dans la maison, quand je ne corrige pas encore et encore La Funambule, quand…quand….quand.
ECRIRE
Après la publication de mon premier roman en ligne, je me suis sentie psychologiquement libérée pour en commencer un nouveau.
Mais; un texte n'est jamais fini. Certains passages me trottent encore dans la tête, passages dont je ne suis que moyennement satisfaite. On décide finalement, et de manière plus ou moins arbitraire, que le travail est achevé, sans forcément le penser abouti. On; enfin, je. Le second sera sans doute écrit moins vite.
Cependant, un problème se pose. Lorsqu'on crée un univers, comment, puisque c'est le nôtre, ne pas se répéter? A moins d'être un grand.
L'écrivain qui m'a donné le plus de complexes, est Steinbeck. Il est difficile d'écrire aussi beau, aussi vrai et aussi poignant. J'ai eu du mal à me remettre de la dernière page des “Raisins de la colère”.
Je me sens minuscule, et les problèmes existentiels que je soulève, anodins.
Je rêve d'écrire un roman global sur l'époque qui est la mienne, et que je n'aime pas beaucoup, même si je fais partie de ceux qui en profitent le plus. C'est peut-être cela, finalement, qui rend l'entreprise difficile.
Et la vision. Ce qui me manque, c'est la vision, la hauteur, l'intelligence de cette époque.
MODESTEMENT…MAIS C’EST FAIT!
J'ai franchi un premier pas…et si certains veulent connaître les aventures de Louise dans leur intégralité, ils peuvent, en cliquant sur le lien figurant dans la colonne de droite, commander et acheter le livre sur le site.
LA FUNAMBULE 2° Partie Chap XIV: Le départ
- On est presque arrivés ?
- Non, mamie, il y en a encore pour trois heures de route.
- Ils vont s’inquiéter à la résidence si je tarde à arriver.
- Mais non, je leur ai dit que tu partais pour une semaine.
- Il doit leur tarder que je rentre, dit-elle en riant.
- Si tu as besoin qu’on fasse une halte tu nous le dis et on s’arrêtera un moment.
Sa grand-mère entreprend de vider son sac pour la troisième fois depuis qu’ils sont partis, elle veut être sûre de ne rien avoir oublié d’important. Son contenu est assez surprenant, et le porte monnaie côtoie des gobelets en plastic, vides, ainsi qu’une paire de pinces à linge et une petite peluche en forme de vache, émettant des beuglements si l’on appuie dessus.
- Si vous avez des enfants, je demanderai qu’on m’en donne une autre, promet-elle.
- Tu veux des enfants, Louise ? demande Charles en jouant le jeu.
- Je ne sais pas, avec toi je crois que oui.
- Vous attendez un bébé ?
- Non, mamie, répond Charles, je demandais à Louise si elle voulait avoir des enfants.
- Ca me ferait tellement plaisir d’avoir des arrières petits enfants ! Tu es sûre que je n’ai rien oublié ?
- Non, mamie, on a tout vérifié plusieurs fois.
- C’est que je la perds, ajoute t’elle en riant.
Louise s’appuie contre le siège, ferme les yeux, elle se sent bien. D’avoir sa grand-mère avec elle, assise près de Charles à l’avant de la voiture, la fait se sentir complète, entière, et elle se sent tout amour pour ces deux êtres auxquels elle tient plus que tout. Deux êtres qui accompagnent son existence de façon naturelle, intime, indispensable. Elle est à la fois femme, petite fille, et mère de cette grand-mère qui, autrefois, s’était tant occupé d’elle.
Le trajet se déroule sans histoires, parfois entrecoupé d’une remarque saugrenue de sa grand-mère, qui s’inquiète toujours de savoir si la résidence a été prévenue de son départ et de leur bonheur à tous lorsqu’ils vont la voir revenir. Elle semble une adolescente en fugue dont le retour va être accueilli avec toutes les marques qu’il sied à celui d’une héroïne. Comme si elle leur faisait une farce et que cette farce demandât un certain courage. Mais sa grand-mère est une farceuse et au mieux, son fils a pris chez elle ce désir d’être imprévisible, de disparaître pour être accueilli en héros à son retour. Héros de quoi ? Louise se le demande et encore faudrait-il qu’il revînt, ce dont elle doute.
- Je vous propose une halte avant de quitter l’autoroute.
- On est encore loin après ?
- Non mamie, il ne nous restera que trois quarts d’heure.
- C’est que je commence à avoir faim, et il me tarde de rentrer, ils doivent m’attendre pour dîner.
- Tu ne dînes pas là-bas ce soir, l’informe encore une fois calmement Louise. Je les ai prévenus.
- Si tu les as prévenus, alors, ça va.
- Je crois qu’on peut continuer, à moins que tu en ais assez de conduire.
- Non, ça va, il me tarde d’arriver moi aussi.
Revenue à la réalité, Louise se redresse, et observe le paysage. L’herbe est grasse, humide, et une légère brume empêche de voir au loin. La nuit tombante rend l’espace irréel, on a le sentiment d’être au bout du monde, au milieu de nulle part. Elle se demande toujours, à propos des endroits qu’elle traverse, à quelques rares exceptions près, ce qui retient les habitants de rester dans des lieux qui, à priori, ne sont pas porteurs de sens. Dans des lieux dont toute vie a l’air absente. Dans le sud, même en pleine campagne, les habitations sont nombreuses et la proximité à la fois de la mer et de la montagne donne le sentiment que l’on ne sera jamais totalement perdu ou totalement isolé. Mais c’est chez elle, et chez soi, on ne se sent jamais perdu. On est ancré dans un paysage qui a du sens, qui nous a structuré, dans lequel on possède tous ses repères. Néanmoins, Louise se sent moins étrangère dans un pays inconnu d’elle, que dans le nord de la France.
- C’est beau non ? demande Charles en la regardant dans le rétroviseur.
- C’est magnifique, un peu surnaturel. Heureusement que tes parents n’habitent pas dans un château, parce que je crois que cette nuit, j’aurais fait des cauchemars.
- Rassure-toi, ils habitent une ferme qu’ils ont rénovée et qui n’a rien d’inquiétant. On est presque arrivés. Ca va mamie ?
- Oui, mon petit, et tu conduis très bien. Hein Louise ?
- Oui mamie, Charles est un as du volant.
- C’est dommage que ton papa et ton bon-papa ne soient pas là. Je lui enverrai une carte.
- A qui tu veux envoyer une carte ? demande Louise en se levant presque et sur le ton de l’incrédulité.
- A personne, tu sais bien que je la perds, je ne sais plus ce que je dis, ajoute t’elle les larmes aux yeux et la voix chevrotante.
- Si, tu avais l’air de savoir justement.
- Je te dis que non, ajoute t’elle sur un ton empli d’assurance, que Louise lui avait déjà entendu lors de son refus de ranger le placard sous la télé.
- Cesse de torturer ta grand-mère, tu vois bien qu’elle est émue et qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit !
- Exactement, je ne sais pas ce que je dis.
- D’accord, je cesse de la torturer.
- D’ailleurs on est arrivé, coupe t’il en se garant au centre d’une immense cour.
Louise ne s’en était pas rendu compte, toute à l’émotion de se dire que cette histoire autour du placard n’était pas claire, et que sa grand-mère avait peut être des choses à lui cacher. Elle sait que son émotion est sincère et que sa grand-mère, hors de chez elle, n’a plus aucun repère et peut donc affirmer des choses qui n’ont aucun sens. Mais tout de même. D’un autre côté, Louise sait aussi qu’elle peut accepter la disparition de son mari, elle est dans la logique de l’existence, toute personne âgée étant destinée à mourir un jour ou un autre. Elle peut cependant ne pas être dans cette disposition d’esprit en ce qui concerne son fils, dont elle aurait eu réellement besoin en ces heures douloureuses. Cela lui a fait peut être dire quelque chose qui n’a pas de sens, si ce n’est dans son esprit et sa logique à elle. Il lui en reste quand même comme un doute, un malaise, et l’idée lui effleure l’esprit, quelques secondes, qu’elle sait peut être où se trouve son père. Absurde, elle le lui aurait dit !
LA FUNAMBULE 2° Partie Chap XIII: CA SE CORSE!
Tout à coup une rage l’envahit et elle recompose le numéro, il faut qu’elle lui parle, il faut qu’elle sache quel est le rôle exact qu’on lui attribue dans cette histoire et qui expliquerait le pourquoi de tant d’indifférence, de tout ce manque soudain d’amour maternel.
- Allô ? C’est encore moi. Je veux te demander quelque chose, j’ai besoin de te parler.
- Qu’est ce qu’il y a ? J’étais sur le point de partir.
- Pourquoi est ce que tu m’en veux ? Pourquoi, depuis que papa est parti, tu me fuis et tu sembles m’en vouloir comme si j’étais responsable. Je le suis ?
- Ecoute ma fille, on ne va pas parler de ça maintenant, comme ça, au téléphone.
- Et pourquoi pas ? C’est le moment où jamais justement.
- Tout ça ne regarde que ton père et moi. Je n’ai aucune explication à te donner. J’ai refait ma vie, tu fais la tienne, c’est très bien. Tout le reste, c’est du passé.
- Peut être, mais que tu lui en veuilles c’est normal. Je voudrais savoir pourquoi j’ai le sentiment que tu m’en veux à moi aussi.
- Louise ? C’est Georges. Ta mère ne peut plus te parler. Dis-toi qu’elle t’aime, même si parfois les apparences te font dire qu’il n’en est rien. Je vis avec elle, et moi je sais que tu restes sa fille, malgré tout. Je te promets qu’on viendra au vernissage. Passe de bonnes fêtes.
- Tu lui diras que j’ai trouvé une autre famille et que mamie en fait partie.
Louise raccroche et regarde Charles qui n’a cessé de lui tenir la main durant tout le temps qu’a duré la communication.
- Je vais être forte, je te le promets.
- Je t’accompagne voir ta grand-mère, je ne veux pas te laisser partir seule dans cet état. Tu as trop été remuée ces derniers temps, si tu as besoin de craquer il vaut peut être mieux que ça sorte. N’essaie pas de te contrôler, tu risques de craquer encore plus après.
Ils garent la voiture, Louise ne tient pas très bien sur ses jambes et elle se demande ce que va lui réserver cette nouvelle visite. Maintenant, elle s’attend à à peu près tout. Un moment de répit s’offre à eux, c’est la séance hebdomadaire du loto. Ils prennent tous deux place à la table de sa grand mère, et le monsieur assis à côté d’elle fait un clin d’œil à Louise : « Elle veut toujours que je me mette à côté d’elle. », lui dit-il en murmurant. Il affiche un sourire radieux, la regarde en coin, et sa grand-mère lui souffle à l’oreille : « Ne vous moquez pas de moi devant ma petite fille, hein ! ». Nouveau clin d’œil, nouveau sourire, ils ont l’air visiblement heureux d’avoir trouvé des spectateurs qui leur offrent l’occasion de donner du sens à ce qui pour eux est de l’ordre d’un rituel.
Sa grand-mère n’a pas gagné, tous les champions peuvent avoir des moments de faiblesse, et elle propose à Louise de monter dans son appartement, lorsqu’elle réalise soudain qu’elle n’est pas seule.
- Je te présente Charles, nous vivons ensemble depuis peu, il a tenu à m’accompagner car il voulait faire ta connaissance.
- Enchanté madame, dit Charles en lui tendant la main. - C’est moi qui suis enchantée et heureuse pour ma petite Louise.
Louise prend le bras de sa grand-mère et ils regagnent tous trois l’ascenseur. Elle leur offre un jus d’orange et demande si tout le monde va bien. Louise ne sait pas très bien à qui ce tout le monde renvoie, mais répond néanmoins par l’affirmative. Sa grand-mère alterne moments de lucidité et moments de totale absence de repères par rapport à ce qu’est devenue sa vie actuelle.
- Mamie, avec Charles, on veut te proposer de venir passer les fêtes dans sa famille. Ca te ferait plaisir de venir avec nous ?
- J’ai une valise ?
- Oui, elle est dans ce placard, je t’aiderai à préparer tes affaires.
- On s’en va tout de suite ?
- Non, après demain. Je préviendrai la secrétaire que tu ne seras pas là pendant plusieurs jours.
- Ils sont au courant en bas ?
- Je le leur dirai et je m’occuperai de tout, ça te fera du bien de sortir un peu et de passer quelques jours avec nous.
Louise lui promet de revenir le lendemain pour faire le point sur ses affaires et commencer de tout préparer.
- Il faudra que je ferme mon appartement. Et que je ferme aussi à clé tous les placards. On ne sait jamais.
- Comme tu veux.
- Oui, oui, je les fermerai, il y a des choses que je ne veux pas qu’on me prenne. Louise a voulu me ranger ce placard l’autre jour, dit-elle en se tournant vers Charles, mais je n’ai pas voulu !
- Ne vous inquiétez pas, répond Charles, elle voulait juste vous rendre service. Vous savez que Louise a tendance à toujours vouloir s’occuper des affaires des autres !
- De toutes façons, il est fermé à clé.
Sentant que Louise est prête à intervenir, Charles pose sa main sur son bras, et lui dit qu’il est peut être temps de partir, et de clore ainsi la conversation.
- A demain, ma fille, ça m’a fait plaisir de vous voir.
LA FUNAMBULE 2° PARTIE Chap IX: Emile
Lorsqu’elle arrive, la porte est ouverte, et Emile assis sur le canapé du salon.
- Salut ! Charles est là ?
- Non, il m’a demandé de passer te prendre, il nous retrouvera là bas, il devait finir de faire répéter Sarah, la nouvelle comédienne.
- Ce soir ? Avant d’aller dîner ?
- Oui, d’ailleurs, tu devrais te méfier, ils ont l’air de très bien s’entendre.
- C’est une vraie mise en garde ou tu dis ça pour me faire râler ?
- A toi de voir, tu es une grande fille. En tout cas, tu peux compter sur moi en toutes circonstances. - Et ça, ça veut dire quoi ?
- Que tu peux compter sur moi en toutes circonstances, ajoute Emile extrêmement sérieux.
Louise se rend à la salle de bain et décide d’y passer le temps qu’il faudra, elle a bien l’intention d’éblouir Charles et d’éclipser toutes les Sarah du monde. Etre belle, arriver un peu en retard, se faire remarquer. Pas trop en retard tout de même, elle veut pouvoir s’asseoir à côté de Charles et ne pas être détrônée par sa rivale, si tant est qu’Emile ait raison et qu’elle en soit bien une. Elle sort de la douche, va choisir sa tenue et entreprend de se faire un brushing. Tout à coup, cela lui paraît insurmontable, elle n’y arrivera pas, ne pourra pas sortir de la salle de bain, une angoisse lui étreint l’estomac. Louise a peur. Elle se coiffe tout de même, chaque geste est un effort pour coller à la réalité, surtout ne pas perdre le contact, ne pas se laisser envahir, submerger. Les cachets sont en bas, dès qu’elle aura fini de se préparer, elle pourra en prendre un, et ce sera terminé. Elle pourra sortir, parler, peut-être plaisanter, apparaître comme quelqu’un de totalement normal. Le sol vacille, elle craint qu’il ne s’ouvre et ne l’engloutisse, ses mains tremblent, tout son corps tremble, elle est à nouveau sur le fil, se dit qu’il faut qu’elle avance bien droit et qu’elle ne perde pas l’équilibre. Elle ne sent plus Emile, n’a plus confiance, et s’il était comme François, n’attendant qu’une chose, toujours la même, et si c’était lui qui avait instillé le doute dans son esprit et que Charles soit réellement en train de répéter dans l’intention de draguer cette comédienne ? Louise rage contre elle-même, pourquoi lui en faut-il si peu pour être déstabilisée ? Pourquoi ne peut-elle pas envoyer Frida se faire voir et prendre le téléphone pour appeler Charles, lui demander ce qu’il fait, la raison de la présence d’Emile ? Ne devaient-ils pas y aller ensemble à ce repas ? Non, elle est là, dans sa salle de bain, emplie de doutes, de peurs et d’angoisses, comme si sa propre existence lui échappait, sans qu’elle ne puisse absolument rien faire d’autre que d’avaler ce cachet, qui sera comme la perche dont on se sert pour arriver sans encombres à l’autre bout du fil. Elle avait promis à Laura qu’elle serait plus forte, qu’elle allait changer, mais elle n’y parvient pas, pas encore. Elle repense à sa grand-mère, son dernier rempart, son dernier territoire de certitudes et de sécurité. Même celui-ci s’effondre maintenant, et elle n’en comprend pas la raison. Elle qui était si vulnérable et si aimante, devient très sûre d’elle, dure, trop dure, comme si elle avait quelque chose à cacher. Louise se sent profondément blessée par le soulagement qu’elle avait cru ressentir chez elle lorsqu’elle lui avait dit qu’elle allait partir. Qu’est ce qu’il y avait dans ce placard ? Rien, elle en est persuadée. Que peut avoir à dissimuler une presque nonagénaire à sa petite fille ? Elle devait manger des sucreries en cachette, comme lorsqu’elle était jeune et que son mari la surveillait. Attention, tu vas grossir, lui disait-il. Dès qu’il était parti au travail, elle se faisait d’énormes sandwichs, et elle avait grossi, inévitablement, elle en avait la constitution. Ce devait être pareil aujourd’hui. Le docteur l’avait mise au régime, et elle lui désobéissait en cachette, et ne voulait pas que Louise s’en aperçoive. Sa grand-mère revenait au temps de sa jeunesse, et elle se montrait déterminée à ce que personne ne l’empêche de vivre enfin sa vie. Louise finit par en rire, et se dit qu’elle a fait une montagne de pas grand-chose, et qu’avec Charles il doit en être ainsi. Pourquoi vivre avec elle, si c’est pour la tromper quelques semaines à peine après leur installation ? C’est absurde. Emile attend de prendre la brèche, attend de s’engouffrer, de posséder ce qui est à son ami et qu’il doit jalouser. C’est ce qu’il fait déjà en envahissant leur territoire et Louise se souvient de s’en être fait la réflexion. Elle ne le connaissait pas, et, soudain, ne voyait que lui ? Cela n’était pas normal. Elle termine de se préparer en vitesse, mais répugne à regagner le salon. Cette fois ci ce n’est pas de la peur mais une sorte de claustrophobie de voir son territoire ainsi envahi.
- On pourrait prendre deux voitures, comme ça tu ne seras pas obligé de repasser ici après la soirée et je pourrai rentrer avec Charles. Il a pris le métro ce matin.
- J’y ai pensé et j’ai moi aussi pris le métro, on peut donc partir ensemble.
Louise sent sa respiration se bloquer, elle pensait pouvoir rouler seule, réfléchir, tant pis, elle mettra la musique, ouvrira la fenêtre, ne le regardera pas. Inhaler le même air que lui ne lui est supportable ni physiquement, ni intellectuellement. Entendre sa voix et écouter ses mots est une agression dont elle ne peut se défendre qu’en tentant de l’exclure de son paysage mental.
LA FUNAMBULE 2° PARTIE Chap IX: La séance de photos
L’appartement de Frida est dans la semi obscurité, Louise a installé trois projecteurs et attend. Son modèle est dans la chambre et se prépare, elle lui a dit qu’elle voulait lui faire la surprise de sa tenue. L’appareil est sur pieds, Louise étudie la lumière, essaie plusieurs angles et adopte le plus simple, le plus réaliste. Elle n’a rien dit de particulier à Frida et désire avant tout que ce soit elle qui donne le ton. Elle se contentera de photographier et ensuite elle improvisera en fonction de ce qu’elle lui proposera. Frida entre dans la pièce, elle est vêtue d’un porte jarretelles, d’une culotte noire à dentelle et d’une veste de militaire. Elle a mis du rouge à lèvres et s’est coiffée d’une casquette. Curieusement, elle est pieds nus. Louise s’attendait à quelque chose de ce genre, elles ne disent rien et sont toutes deux un peu intimidées. Frida entreprend de prendre quelques pauses, et Louise enclenche le moteur de son appareil. Elle la cadre de pleins pieds, mais son but final est de faire des portraits. Elle attend juste le moment propice pour intervenir.
Le téléphone sonne, Frida esquisse un geste d’excuse et va répondre. Louise allume une cigarette et attend.
- C’était Paul, il t’embrasse.
- Tu sais, je voudrais que tu sois un peu moins dans la séduction, et que tu te laisses aller à ton humeur du moment. Cette fois-ci je ne vais prendre que ton visage. - Et si mon humeur du moment c’est justement celle là ? - Eh bien va-y, mais je vais quand même faire des gros plans.
Frida se laisse aller à des expressions provocantes et Louise photographie, choisissant, comme elle l’avait fait pour Charles et Emile, de photographier également, en gros plans toujours, certaines parties de son corps.
- J’aimerais que tu te changes. Comment est ce que tu t’habilles quand tu es seule ?
- Ca dépend.
- Imagine que tu vives seule, que tu n’attendes personne et que tu sois juste dans la perspective de te détendre et de passer une soirée tranquille.
- Ca t’emmerde que je veuille séduire ! Mais c’est moi et c’est comme ça. Tu le savais bien quand tu m’as proposé cette séance.
- Oui, mais tu n’es pas que ça et moi, ce qui m’intéresse, c’est d’atteindre ce que sont les gens profondément. J’aimerais montrer la séduction, mais aussi ce qu’il peut y avoir chez toi de plus authentique. Comment es-tu quand tu ne cherches pas à séduire ?
- Ok, je vais te montrer.
Frida réapparaît au bout de quelques instants, les cheveux en bataille, un vieux pantalon de survêt, et un pull trop petit, troué à l’épaule. Elle semble d’une humeur massacrante. Elle se positionne de dos, et refuse ostensiblement de se tourner vers l’appareil. Discrètement, Louise le dévisse, l’ôte de son pied, et sans bruit, entreprend de la photographier d’abord de dos puis, sous différent angles, jusqu’à obtenir son visage lorsque Frida s’aperçoit de la manœuvre. Elle se met d’abord en colère, puis s’adoucit lorsqu’elle se rend compte que cela ne fait en aucune manière renoncer Louise. Frida se rend à la cuisine pour se verser un verre, Louise la suit et parvient à saisir un instant de désarroi dans ses yeux.
- Ce n’était pas ça le contrat, tu avais dit que tu voulais faire des photos genre photos de studio, pas me prendre dans ma cuisine !
- Ce que je veux, c’est essayer de capter ton vrai visage. - Je n’ai pas de vrai visage. - Si tu en as un, tout le monde en a un. Tu sais au plus profond de toi qui tu es et tu n’es pas tout le temps dans la représentation, ce n’est pas possible. Il faut que tu parviennes à oublier que je suis là. - Facile à dire, tu me bombardes, me donnes des ordres et il faudrait que je fasse comme si j’étais seule ! Et puis, qui te dis que je sais qui je suis ?
- Tu peux profiter de l’occasion pour essayer de le trouver justement. - T’es psy ou photographe ? - Photographe. Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’histoire mais les émotions et la façon dont le visage les traduit. Les émotions profondes, celles qui relèvent de l’histoire sans qu’elle ait besoin de se dire, de se raconter. Ne pense pas à l’instant, mais à toi, à ta vie et laisse-toi faire. Oublie-moi.
Frida s’assied par terre, en tailleur, les yeux dans le vague. Des expressions très diverses passent sur son visage, qui se ferme peu à peu, comme ses yeux, au travers desquels Louise surprend quelques larmes qui commencent de couler. Derrière l’agressivité, le désespoir ; derrière la séduction, la fragilité. Frida lève les yeux, et Louise commence à y lire de la force, une force retrouvée. Elle pose son appareil, il est des instants intimes qu’elle se sent en devoir de respecter malgré l’objectif de sa présence. Cet objectif, pour une fois, elle lui remettra son cache et cessera d’en faire un écran entre elle et l’autre. Elle se lève, s’approche de Frida et lui demande si elle se sent bien.
- Ca va, tu n’as pas à te sentir responsable. De toutes façons, tu n’as pas ton pareil pour mettre les gens mal à l’aise. Chaque fois que je te trouve avec Paul, j’ai envie de fuir.
- Pourquoi ? Paul est juste un ami, et on se voit essentiellement pour le boulot.
- Tu es là, tu parades, fière, sûre de toi, j’ai toujours le sentiment que je suis indésirable. - Tu te trompes complètement et je suis bien moins sûre de moi que ce que tu crois. Peut-être que ce que tu ressens c’est que j’essaie de donner le change parce que j’ai le sentiment que tu ne m’aimes pas, c’est tout. - Donne moi ton appareil, c’est moi maintenant qui vais te prendre en photo.
Louise n’en a évidemment aucune envie, mais elle est prise à son propre piège et ne peut refuser. Frida la regarde à travers le viseur, et Louise reste figée, ne sait quelle posture prendre, ni quel air se donner. Elle finit par sourire faussement, puis essaie de regarder Frida en faisant passer ce qu’elle ressent pour elle. Elle se dit que cette fille est plus forte, qu’elle ne l’aime effectivement pas et qu’elle a décidé d’inter changer les rôles uniquement dans le but de l’embarrasser. Elle lui tourne autour, se baisse, se relève, se rapproche, s’éloigne et Louise essaie de la suivre comme l’on tente de repérer à quelle distance et sous quel angle se trouve l’ennemi.
Frida pose l’appareil, lui dit que la plaisanterie a assez duré et lui propose de boire un verre. Louise accepte, tout en ayant conscience que ce n’est plus elle qui mène le jeu, que cette séance de photos est un échec et que Frida lui reste totalement inaccessible, un mystère. Elle avait construit ce projet sur une image qu’elle avait d’elle, et elle n’avait pas réussi à aller au-delà. Frida avait failli se livrer mais avait changé d’avis, elle avait juste profité de l’occasion pour lui dire qu’elle n’aimait pas la voir, que sa présence la gênait et qu’elle aurait préféré qu’elle ne soit pas l’amie de Paul. Elle finit par se sentir mal, la situation s’est retournée, elle ne l’avait pas prévu et ne sait plus ni quoi faire ni quoi dire. Alors elle se lève, dit à Frida qu’elle doit partir, qu’elle a des choses à faire. Frida ne répond pas, l’accompagne à la porte, elles s’embrassent froidement et Louise regagne comme un zombi l’appartement de Charles. Le Habana lui manque, juste y passer, embrasser Yves et Lina, ils parvenaient bien à se remonter le moral tous les trois. Mais elle se retrouve sans refuge, une orpheline dans Paris. Nulle part où laisser aller sa faiblesse, ses coups de blues, comme une sorte de sas pour pouvoir mieux se retrouver. Maintenant le bar est trop loin, ce ne serait plus pareil. Elle est obligée de rentrer avec ça, et de l’imposer à Charles si il est là. Bien sûr, il sera là, il y a la soirée avec la troupe, elle avait complètement oublié, et il faut justement que ce soit un soir où elle n’a envie de voir personne, un soir où elle se sent vulnérable, une petite chose aux côtés de gens exubérants et heureux d’être ensemble.
LES TRABUCAYRES
Dans la semaine, je vais effectuer, la peur au ventre, les dix mètres qui me séparent de la maison d'édition les Trabucayres. J'ai l'impression que je vais leur donner mon bébé, dont j'ai infiniment de mal à me séparer. Toujours un virgule à réajuster, un mot de trop ou une phrase qu'il faut écrire afin de rendre le propos plus fort, une répétition à gommer, une remarque trop banale, un mot faible…..Chaque fois que j'en reprends la lecture pour être sûre, une correction impérative me saute aux yeux. Comment sait-on qu'un roman est réellement terminé? C'est tellement intime. Je l'ai commencé il y a deux ans, soit disant fini il y en a un, et je n'ai encore jamais eu ce sentiment. Il fallait qu'il repose et que je le relise, encore et encore. Il faut écouter ses tripes. Je l'ai imprimé il y a deux jours, c'est donc qu'il est fini. La Funambule ne m'appartient plus, elle doit faire son chemin dans le monde maintenant, et vivre ou mourir.
LA FUNAMBULE 2° partie Chap VI: Au boulot!
- Si vous désirez écrire de la poésie, et c’est l’objectif du cours d’aujourd’hui, il faut laisser aller votre âme, être à l’écoute de vos émotions, et faire en sorte qu’elles swinguent au rythme des palpitations de votre cœur. Il faut du rythme et des sentiments. Si vous êtes émus en écrivant et que vous laissez parlez vos propres vibrations, le lecteur les ressentira. Vous pouvez vous servir de vos notes, mais elles ne doivent pas être un frein à votre inspiration.
Louise arme son appareil photo et laisse ses élèves entrer dans la première phase de leur concentration. Dès qu’elle sentira qu’ils sont prêts, elle commencera à les photographier. Il y a longtemps qu’elle en a le désir et Laurent lui a offert une opportunité qui l’emplit de joie. Rien n’est plus beau que de jeunes esprits qui découvrent qu’ils ont en eux-mêmes des mots, des images et une appréhension du monde qu’ils croyaient ne pouvoir rencontrer que chez de grands poètes. Elle déambule dans les rangs, de façon à habituer les élèves à la présence de l’appareil, afin qu’ils parviennent à l’oublier. Elle s’accroupit devant Lise, qui lève instinctivement la tête et la prend en photo. Les élèves jouent le jeu, esquissent des sourires, mais aucun d’entre eux ne se laisse aller à un quelconque commentaire. Elle lui laisse le temps de se replonger dans ses papiers et la rephotographie alors qu’elle triture son stylo en louchant sur sa feuille. Il y aura celle de Fabien qui souffle, de Caroline qui s’étire, de Jamil qui met sa tête dans ses mains, celle de Liliane qui gratte frénétiquement le papier, puis celle du proviseur adjoint, courroucée, qui entre dans sa classe et que Louise va prendre comme par réflexe.
- Que se passe t’il ici ? - Je photographie les élèves en train de travailler. Il y aura aussi un portrait de vous, je suis…
- Quel est le but de cet exercice ? Vous vous rendez compte que vous prenez le risque d’avoir les parents sur le dos ? - Nous allons mettre en place une exposition, et les parents sont d’accord, ils ont signé un mot dans le carnet.
- La moindre des choses eût été de me tenir au courant ! Chaque professeur doit travailler dans le cadre strict de ses attributions. Vous êtes là pour leur apprendre la littérature et non pour vous servir d’eux comme des cobayes. Heureusement qu’il y a dans cet établissement des professeurs qui me tiennent au courant de ce qui s’y passe ! - Ce sont peut être les mêmes qui bloquent la machine à préservatif !
- Ca suffit ! Vous vous remettez au travail immédiatement ! - C’est ce que nous allons faire Madame Cambre.
La porte se referme, certains élèves sourient à Louise, d’autres ont un regard plus interrogateur, et Sylvaine demande si elle va continuer de les prendre en photo. Louise acquiesce d’un signe de tête et ils se remettent tous au travail. La séance se poursuit donc, et Louise repart avec deux pellicules pleines de portraits. Lorsqu’elle entre dans la salle des profs, François et Etienne discutent au bar. Elle les y rejoint et leur raconte son altercation avec la cheftaine.
- Il faut faire quelque chose qui les ridiculise tous les deux. La chef et ce crétin d’autre prof. - On va se mettre d’accord et aller lui proposer à tour de rôle des projets farfelus et mettre l’autre réac au courant systématiquement.
- Il faut les rendre fous, les faire craquer, ajoute Etienne. Je connais un moyen, c’est moi qui m’y colle la semaine prochaine. - Bon, moi je rentre, dit Louise, j’en ai marre, j’ai passé un super moment avec eux et il y a toujours des cons qui viennent vous décourager de faire quoi que ce soit. Je laisse Etienne réfléchir. Je suis sûre que tu vas nous trouver un truc de derrière les fagots. En attendant, je pars rejoindre l’homme de ma vie.
- C’est moi, l’homme de ta vie, lui dit François en la prenant par les épaules, même si tu ne t’en es pas encore rendue compte. Mais je saurai me montrer patient ! - A demain, coupe Louise en se dégageant de son bras.
Elle s’éloigne, a hâte de quitter cet univers étriqué et sans passion, dans lequel elle piétine, et qui ne lui offre aucun avenir sitôt qu’elle quitte sa classe.
LA FUNAMBULE 2° partie CHAP V Le déménagement
L’escalier est étroit, le carton trop lourd, nulle part où le poser, elle sait que si elle le met à terre elle ne parviendra plus à le soulever, et que Charles arrive derrière avec Emile et le frigidaire, seul élément de la cuisine qu’ils ont décidé de garder mais aussi le plus lourd. Cette journée sera à oublier, elle a voulu faire la forte, il lui faut aller jusqu’au bout. Quelle idée aussi d’habiter au cinquième sans ascenseur ! Certes, la vue est belle, mais pour l’instant elle se limite à un virage raide à négocier. Alors, Louise reprend son souffle et monte, lentement, mais elle monte. Demain, elle donnera ses cours assise, elle est sûre qu’elle n’aura pas la force de faire autrement. Et Laurent qui l’a branchée sur un reportage la semaine prochaine ! C’est à Paris, elle a dit oui, cela l’excite et la terrorise à la fois. Une série de portraits. L’aménagement, ses cours, la photo, et son cheval qu’elle délaisse et dont il va falloir qu’elle s’occupe. Mais c’est cela qu’elle désire, que ça vive, que ça bouge et ne lui laisse pas le temps de respirer. Elle entend les pas derrière elle, les encouragements mutuels pour ce frigo décidément bien trop lourd, et une vague de bonheur la submerge. Elle va faire des portraits de Charles en plein travail, son chapeau sur sa tête et sa gitane au bout des doigts. Ses airs de doute, ses mimiques de réflexion, ses élans de certitude. Elle aime particulièrement ces derniers, et son visage s’illumine et les acteurs, pris par la folie créatrice, lui offrent ce qu’ils ont en eux de meilleur ! Cette pièce sera une réussite, elle en est certaine. Charles a parfois une vision cynique de l’existence mais aussi, lumineuse, et c’est cette lumière qu’il a décidé de faire naître, grâce à elle, lui a-t-il dit.
- Attention, je vais craquer, je vais le lâcher !
- Non, surtout pas, il ne reste qu’un demi étage, hurle Charles.
Elle les entend qui continuent de monter malgré tout et elle les encourage.
- Vous y êtes presque ! Tenez bon ! J’ai des bières fraîches qui n’attendent que vous !
Elle aperçoit d’abord le dos d’Emile, puis le frigo, et les bras de Charles qui dépassent à peine tant la cage d’escalier est étroite. Ils accèdent non sans peine au palier de l’appartement, et là, Emile craque définitivement.
- Je l’ai enfin posé, je ne pourrai plus le soulever.
- Déconne pas, Emile, il ne reste que trois ou quatre mètres à faire !
- Non, je n’en peux plus…Vous n’aurez qu’à aller sur le palier pour aller chercher vos bières.
- Il est tout blanc, s’exclame Louise !
Emile vacille, penche, essaie de se raccrocher à quelque chose, ne trouve rien à portée de main et tombe.
- Qu’est ce que je fais là ? demande t’il après avoir repris connaissance.
- Ne t’inquiètes pas, je m’occupe de toi, Charles est redescendu pour monter d’autres cartons en attendant que tu aies récupéré.
- Qu’est ce qui m’est arrivé ?
- Tu es tombé dans les pommes.
- Et tu es restée là à t’occuper de moi ?
- Ben, c’est normal non ? Je n’allais pas te laisser tout seul ?
- Je trouve que Charles a bien de la chance d’avoir une femme comme toi.
- C’est moi qui ai de la chance, essaie de te relever.
Emile fait un effort, se hisse d’abord tant bien que mal sur ses bras, regarde Louise, et se relève. Il s’appuie au mur et lui demande une bière. Charles entre avec un carton et regarde la scène avec un certain ahurissement.
- Qu’est ce que vous faites tous les deux à boire un verre pendant que moi je me paye le déménagement ?
- Emile essaie juste de reprendre des forces et je l’accompagne.
- Vous auriez pu m’attendre ! Toi au moins ! ajoute t’il en regardant Louise.
- Tiens, dit-elle en lui tendant une canette qu’elle ouvre à son intention.
- Merci. Comment tu te sens ?
- Mieux. Tu as une femme extraordinaire. Tu as intérêt à la rendre heureuse, sinon tu auras affaire à moi !
- Je n’ai rien fait de particulier, je suis juste restée pour être sûre que tu allais reprendre tes esprits.
- C’est une femme exceptionnelle, et je compte bien faire son bonheur, je te remercie, je n’ai pas besoin de tes mises en garde.
- Oh, ça va, ne te fâche pas ! On met ce frigo à sa place et je vous laisse roucouler.
Louise regarde les deux hommes s’emparer de l’engin, ne comprend pas bien ce qui les tourmente, ce qui se joue. Emile est le meilleur ami de Charles, elle souhaite qu’il ait compris qu’entre eux deux, il ne s’agit pas d’une simple amourette.
Une fois le frigo en place, Emile prend congé et, tout en leur souhaitant le plus de bonheur possible, leur demande la date de la crémaillère. Louise promet qu’il y en aura une, mais qu’ils n’en ont pas encore discuté.
- On t’invitera, t’en fais pas, et merci encore pour le coup de main, dit Charles en lui tapant sur l’épaule.
Louise se précipite sur le lit, elle n’en peut plus et n’aspire qu’à se blottir dans les bras de Charles. Les cartons attendront, pour l’instant ils n’ont besoin de rien, ni des vêtements qu’ils portent, ni de ceux qu’ils pourraient porter.
LA FUNAMBULE 2° partie Chap II
Louise, au fond de son lit, rêve. Elle arpente Paris en voiture, et ne parvient pas à retrouver l’appartement de Charles. Elle finit par stationner devant un immeuble, descend de voiture, et repère la fenêtre de son salon. La lumière est allumée, mais lorsqu’elle sonne, personne ne répond. Elle croit voir se dessiner une ombre à la fenêtre, qui épie la rue, elle se dit que c’est lui, qu’il va la voir, qu’il va lui ouvrir la porte. Elle attend en vain, la silhouette disparaît, il ne lui reste plus qu’à faire demi tour. Charles ne veut plus la voir. Il a une autre vie, sans elle, il l’a rayée de la carte sans plus de précautions, et elle ne comprend pas, il lui disait pourtant qu’il l’aimait. Elle remonte dans sa voiture mais ne sait pas où aller, aucune destination n’a de sens, ni son existence aucune valeur, puisque lui envisage d’exister sans elle. Elle se retourne dans son lit, en sueur, le tee shirt et les cheveux trempés, toute à l’horreur et à la moiteur de son rêve. Elle attrape de quoi se changer dans sa valise, et décide de descendre, de toutes les façons, elle ne pourra plus dormir. Dans l’obscurité, la maison lui apparaît différente, et les ombres autour d’elle ne parviennent pas à lui faire oublier son cauchemar. Pourtant, Louise ne ressent pas le besoin de faire de la lumière, au contraire, elle veut affronter ses propres démons. Elle arpente le salon, si accueillant la veille, et voit se profiler sur les murs comme des visages qui l’observent, d’abord immobiles. L’un d’eux ouvre la bouche, comme prêt à crier, et elle ouvre la sienne avec lui. Elle pourrait se mettre à hurler, de peur, de souffrance, mais cette bouche ouverte, paradoxalement la soulage, et elle cale sa respiration sur ce qu’elle croit être celle de ce visage qui hurle avec elle. Elle s’assied, continue de fixer le mur, ne désire pas que cette forme disparaisse, elle est son double, bienveillant et impitoyable. Elle ferme les yeux et s’allonge, et des milliers de visages viennent se succéder sans qu’elle puisse en retenir aucun. Elle ne maîtrise plus rien, ils veulent lui dire quelque chose mais elle est incapable d’en percevoir le moindre sens, la moindre bribe. Soudain, c’est comme une explosion dans sa tête, un choc qui l’immobilise, un fluide puissant qui la transperce. Louise se relève, elle est comme libérée, elle a ressenti cette force qui est venue s’immiscer en elle pour lui donner le courage de chasser ses propres ondes négatives. Elle a toujours été rétive à ce genre de phénomènes, mais elle sait aussi qu’elle est dans une maison, qui, grâce à ses occupants, est ouverte à l’irrationnel. . Laura a déjà fait de ces rêves dont on sait, paraît- il, qu’ils ne sont pas comme les autres, et semblent annoncer un événement que l’on voit quelques jours après se produire. Elle n’a jamais douté de la véracité de ce que lui racontait son amie, et c’était peut être de sa part une manière d’y être réceptive. Elle se sent changée par cette expérience, revigorée, ayant confiance en la vie et dans le fait que si les hommes sont capables de déceler certains signes, une force spirituelle peut leur venir en aide. Elle se met à croire en la puissance de l’amour et dans son absolu partage. Elle regarde à la pendule de la cuisine, il est trois heures du matin et elle meurt d’envie d’appeler Charles pour lui dire que rien n’est perdu et qu’ils peuvent s’aimer à nouveau et croire l’un en l’autre. Elle court chercher son portable, retourne dans le salon pour profiter encore de la magie du lieu et compose le numéro de Charles. Celui-ci répond aussitôt, il a vu son prénom s’afficher sur l’écran de son GSM, et lui dit qu’il espérait plus que tout recevoir un coup de fil de la femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer. D’ailleurs, il ne parvient plus à dormir et pensait à elle.
- Tout est à nouveau possible, je viens de le sentir comme une révélation, et c’était si fort que je n’ai pas pu attendre demain pour te parler. - Reviens le plus vite possible, j’ai besoin de te sentir dans mes bras, de sentir que tu es vivante et bien réelle.
- Je prends le train dès que possible et je t’appelle à mon arrivée. Louise ne tient plus debout et va se recoucher. Elle s’endort avec la certitude que là, oui, là, elle est en train de construire son propre destin et que ce fil sur lequel elle se tient en équilibre ne va peut être plus se casser, elle ne va peut être plus en tomber.
Le matin, la mer est belle, scintillante des reflets du soleil levant, et les nuages épars dessinent des zones d’ombre vers le large. Louise a toujours aimé marcher sur la plage en automne, elle ne l’a jamais réservée à la seule période de l’été. Ce n’est plus la même mer en été, ce ne sont plus les mêmes lieux, et d’autres en ont pris possession. Il est encore tôt, il n’y a personne, elle se pose face à la mer et devient le réceptacle de la nature toute entière. Elle se laisse pénétrer par la brise salée et encore humide, et sent qu’une nouvelle vie s’offre à elle, s’ouvre, sans retenue. Elle aimerait avoir avec elle son petit cheval et le lancer au galop sur cette plage. Sentir que l’existence les accueille et que l’air du paradis souffle entre les oreilles de Kamba. Il n’a jamais vu la mer, Kamba, pourtant, ses ancêtres devaient galoper sur le sable doré d’Arabie. Il s’y retrouverait et partagerait avec elle son bonheur. Louise a envie de vivre, elle sent ce bonheur qui gonfle dans sa poitrine, qui lui emplie les poumons et elle se sent forte de cette certitude que son existence a de la valeur, que sa parole va pouvoir enfin dire qui elle est, dire ce désir et cet amour de la vie qui sont trop longtemps restés enfouis en elle. Elle décide de rentrer avec le petit déjeuner et de faire partager son enthousiasme à ses amis. Ils sont assis sur la terrasse, elle les embrasse et leur raconte son expérience de la nuit. - Ca montre que tu t’ouvres au monde et que le monde t’a entendu, lu dit Anatole. Tu as une vraie sensibilité et il faut que tu continues à être réceptive et à écouter les signes qui te parviennent. Tout le monde n’est pas capable de ressentir tout ça et tu as de la chance.
- Il te fallait un lieu et un état d’esprit propice à ça. Je suis heureuse que tu l’ais trouvé avec nous, chez nous. - Je crois que ça veut dire que vous êtes vraiment heureux, et que votre maison ne dégage que de bonnes ondes. Merci de m’avoir accueillie et de me l’avoir fait partager. Je vais rentrer à Paris et essayer de ne pas oublier tout ce que j’ai appris ici.
- La prochaine fois, viens avec Charles, j’ai envie de le connaître et je lui dirai qu’il a intérêt à te rendre heureuse, sinon, il aura à faire à moi ! plaisante Laura. Louise reprend le train à midi, elle sera à Paris en début de soirée.
LA FUNAMBULE 2° partie, Chap I: La mère.
Le train est bondé, c’est la Toussaint, la fête de ceux qui ont disparu et que l’on peut pleurer. Louise avait pleuré elle aussi, non pas de chagrin mais de rage, ça l’avait soulagé. Puis le chagrin, le vrai, était venu remplacer la rage, et elle s’était trouvée face à un vide qu’elle n’avait pu combler. Les hommes avaient passé dans sa vie, elle ne voulait ni n’avait pu en retenir aucun. Un seul manquait, il avait dû s’enfuir de honte, elle avait fini par le comprendre et par cesser de croire que ce départ était totalement inexplicable. Elle en voulait à sa mère de penser qu’elle était coupable, alors qu’elle n’était qu’une victime incapable de faire face à sa propre existence de femme. Françoise avait perdu un mari, Louise s’était tue et avait pleuré ce père qui n’avait pas été capable de remplir son rôle, tant il était le jouet de son amour des femmes, petites, vieilles, jeunes, grosses, grandes, maigres, à talon ou en baskets, en jupes ou pantalons, bas ou collants noirs, rousses, blondes et brunes. Il n’avait pas eu l’intelligence ou au moins l’instinct de différencier toutes ces femmes d’avec sa propre fille. Louise est dans le train, elle a pris son billet sur un coup de tête, a appelé sa mère pour la prévenir de son arrivée, sans vraiment lui laisser le choix. Elle était plus que tout désireuse d’échapper aux messages de Charles, et lui avait envoyé une carte pour lui dire qu’elle quittait Paris durant les vacances pour s’en aller dans le sud. Elle convenait que sa traversée débutait par une fuite, mais ne voulait pas tout à fait le voir ainsi, il lui fallait aussi retrouver ses racines, parler à sa mère et comprendre son silence. Elle avait bien sûr quelques idées là-dessus, mais ne pouvait plus se contenter de ses seules réponses. Sa mère vivait avec un autre homme, et, avec un peu de chance, le temps était venu de se revoir et de se parler. Elle avait aussi pensé emmener sa grand-mère avec elle, mais c’eût été comme un pavé dans la mare, et puis, surtout, celle-ci n’avait pas voulu. Quitter la résidence la faisait totalement paniquer. Louise se devait de faire le deuil de son enfance, sa mère d’un côté, sa grand-mère de l’autre, elle au milieu et son père en allé. Elle se sentait seule et écartelée, mais si c’était cela que le destin avait choisi pour elle, elle devait assumer, mettre des mots pour ne plus souffrir. Elle avait besoin de dire à sa mère que ce n’était pas de sa faute si son père était parti, et voulait une réponse : elle était prête à abandonner, à renoncer à elle, mais il fallait d’abord qu’elle sache si ce renoncement était souhaité. Alors, elle ne se battrait plus, et pourrait peut-être enfin envisager de construire, de ne plus se retourner.
Louise arrive à la gare de Perpignan à huit heures le soir, personne ne l’attend, elle aurait dû s’en douter, d’ailleurs, elle n’avait rien demandé. Elle prend un taxi, et dix minutes après, sonne à la porte pour s’annoncer et l’ouvre. Le salon est illuminé, sa mère lui sourit et l’embrasse : « Tu aurais dû me dire que tu arrivais, je serais venue te chercher ! Je te présente Georges. » Serrement de mains, puis baisers, tout cela dans la gêne et l’hésitation. - Tu es venue seule ?
- Tu le vois bien maman, ce n’est pas la peine de me poser la question ! - Et voilà, dit-elle en se tournant vers Georges, elle le prend mal !
- Je ne le prends pas mal, c’est un choix et j’ai besoin de me reposer. Je suis contente pour vous deux et maman a l’air en pleine forme. - On va dîner, et puis après, tu iras te coucher.
Bien sûr, maman, je vais vous laisser tous les deux, de toutes façons, je suis crevée et je n’ai aucune envie de discussions tendues ce soir. Cet accueil me suffit. Ne me jette pas ce regard glacé et méfiant, j’avais juste besoin d’un peu de chaleur et d’amour. Tu en es visiblement devenue incapable, ce n’est pas grave, je vais me faire une raison. Soudain, Charles lui manque, elle aurait eu besoin, à ses côtés, de quelqu’un sur qui s’appuyer, quelqu’un qui lui aurait évité ce face à face, quelqu’un dans les bras de qui elle aurait pu se blottir le soir en s’endormant. Le repas se révèle un vrai calvaire, Georges essaie tant bien que mal de détendre l’atmosphère, mais les ondes négatives sont telles que cela relève de l’impossible. Alors Louise parle, de son travail, de ses photos, de ses galopades dans la nature, donne des nouvelles de sa grand-mère. Elle meuble l’espace, comble le vide, colmate les brèches, et lorsqu’elle s’arrête, a juste envie de pleurer. Décidément, c’est un bien mauvais début pour entamer cette traversée, cela commence par un pur chef d’œuvre, une vraie chute sans filet. Elle ne reconnaît plus sa mère, devenue une caricature de la bourgeoisie mondaine, tout pour la façade, tout pour le verni, même Georges a l’air d’un faire valoir que l’on exhibe pour faire croire à la réussite et au bonheur. Mais sa mère tient le coup comme elle peut, c’est son père qui a fait exploser la famille, ce n’est pas elle, et Louise finit par penser qu’elle est injuste de réagir ainsi. Elle va se lever, le lendemain, et tenter d’instaurer d’autres relations, de ne plus lui en vouloir.
Le soleil brille lorsqu’elle se réveille, elle a bien dormi et descend avec l’intention d’appliquer ses résolutions. Elle va vers sa mère, l’embrasse et lui dit qu’elle est reposée et qu’elle est heureuse d’être venue la voir. - Combien de temps comptes- tu rester ?
- Je ne sais pas, une semaine si tu en es d’accord. - Bien sûr, ma chérie, lui répond-elle sur un ton un peu trop sec.
Louise ne réagit pas tout de suite, et ce n’est que sous la douche qu’elle réalise qu’elle parle d’amour et que sa mère lui répond sur le mode de la comptabilité. Elle semble condamnée, en termes de relations familiales, à hésiter toujours entre la rage et le chagrin. Louise décide de faire ses valises et de ne pas s’enferrer un peu plus dans ce qui la fragilise. A quoi bon rester ? Elle semble être la seule à le désirer, il est certains conflits qui ne se règlent pas, elle doit en prendre son parti et passer à autre chose. Le petit déjeuner n’a été qu’un perpétuel évitement, entre la cuisine à ranger, un coup de téléphone, le journal dans la boîte aux lettres à aller chercher, puis à lire. Finalement, elles ne s’étaient rien dit. Alors, elle aimera sa mère de loin, comme l’on doit aimer une mère après tout, et chacune restera libre de ses propres choix sans avoir de comptes à rendre. Il ne sert à rien d’attendre ce qui ne viendra pas. Elle en a pris conscience dans ses relations avec Charles, il est temps de l’appliquer aussi dans celles qu’elle entretient avec sa famille. Si elle veut pouvoir tenir sur ce fil, il faut auparavant qu’elle en élimine les embûches. Elle doit rester maître de son propre équilibre et ne pas se laisser entraîner dans une chute dont elle ne se serait pas prévenue. Louise décide de se fixer des priorités, elle voulait aller voir Laura et Anatole, c’est ce qu’elle va faire, plutôt que de rester là à se faire du mal. Elle est de plus persuadée que cette décision va l’aider à maintenir son cap. Les valises bouclées, Louise descend, déterminée. - Je ne vais pas rester, maman, je vais aller en Espagne, j’ai besoin de me changer les idées.
- Mais tu viens juste d’arriver, intervient Georges, tu ne peux pas partir si vite, ta mère va être déçue ! - Prends soin d’elle, je dois partir plus tôt que prévu. Elle attrape son portable, compose le numéro de Laura, la sonnerie du téléphone retentit, elle souhaite que son amie soit là, elle l’en supplie intérieurement. Laura décroche, elle est ravie, c’est une vraie surprise, ils l’attendent avec impatience. Louise bénit le ciel, et essaie toutefois de masquer le sourire radieux qui se dessine sur son visage. C’est peine perdue et Georges essaie de calmer la femme qu’il aime lorsqu’elle se met à hurler qu’elle est bien la fille de son père, incapable d’aimer, infidèle, d’ailleurs elle est seule, elle le restera, elle n’est digne ni d’amour ni de confiance. Elle aussi l’abandonne, elle aussi la trahit, elle n’aurait jamais dû avoir d’enfants, et elle le sait bien elle, qui n’en a toujours pas, qui fuit la famille, incapable de retenir un mec. « Va t’en ma fille ! Tire toi, c’est tout ce que vous savez faire, vous tirer ! Tu es bien comme ton père, incapable d’affronter quoi que ce soit. C’est sûr, la fuite c’est beaucoup plus facile ! »
Louise s’écroule, et les mains qui tentent en vain d’empêcher les paroles d’atteindre sa conscience l’abandonnent, et la laissent face aux hurlements de celle qu’elle est pourtant venue retrouver. De celle contre qui elle aurait aimé se blottir pour laisser couler ses larmes d’enfant. Georges emmène la mère de Louise au salon, et Louise gît, seule, sur le plancher de l’entrée, secouée seulement de quelques hoquets, seuls signes palpables de son peu d’existence. Sa mère avait été incapable de se réjouir de son arrivée et ne s’était préoccupée que de sa date de retour, Louise voudrait mourir à la vie, le fil avait craqué, n’était pas encore assez solide pour lui assurer une traversée. Elle était venue chercher une réponse qui lui aurait permis de retrouver un peu de dignité, qui aurait légitimé son existence. Elle était tombée, et cette dignité, il fallait désormais qu’elle la trouve seule, en elle-même. Elle sait que personne ne la relèvera et que lorsque les funambules tombent, ils se relèvent d’eux mêmes et réajustent leurs pas. Louise œuvre sans filet et elle vient de l’apprendre. C’est peut-être cette réponse là qu’elle était venue chercher. Essuyer ses larmes et se remettre debout, et se remettre à marcher. Sa mère le lui avait appris lorsqu’elle était petite fille, elle devait finir le travail toute seule.
LA FUNAMBULE Chap XV et fin de la première partie
Louise propose à Vincent de l’emmener avec elle passer les vacances en Espagne. Elle va appeler Laura, elle sait qu’Anatole et elle seront ravis de la voir, et qu’il va bien s’entendre avec eux. Ils seront en vacances eux aussi, ils travaillent chez les frères, dans un collège au bord de la Costa Brava. La Costa Brava, l’Espagne, Barcelone, Louise sent se former comme une petite boule dans son estomac, la chasse, Charles ne la rendra pas heureuse, un point c’est tout. Soudain, elle étouffe, se dit qu’il est trop tôt, qu’elle n’est pas prête. Louise sent la peur l’envahir, ça la prend à l’estomac, même son appartement lui semble soudain étranger, un lieu qui ne lui appartient plus, qui se dérobe, qu’elle ne sent plus sécure, alors qu’il est sensé être son refuge. Elle regarde Vincent, qui lui demande ce qui lui arrive, qui lui dit que son visage a changé, s’est fermé, soudain, sans raison apparente. Alors elle lui avoue tout, ses angoisses, le fait qu’elle pense être incapable de passer ainsi d’une histoire à une autre, sans transition, sans avoir eu le temps de se retrouver et de réfléchir. Elle ressent de l’amour pour lui, mais se sent encore appartenir à un autre. Vincent comprend, il ne lui en veut pas, il la sent perdue, et différente de ce qu’elle était la veille. Il la serre dans ses bras, l’embrasse et lui dit au revoir. Il est parti avant qu’elle n’ait pu rajouter quoi que ce soit. Louise s’assied sur le rebord du lit et se demande comment elle va faire pour tenir jusqu’au soir. Après, c’est facile, il ne lui reste plus qu’à aller se coucher et le lendemain elle travaille, elle n’aura pas le temps de penser. Mais il n’est que onze heures. Elle va quand même dormir, ne tient pas debout, elle pourra oublier, ne plus penser, ne plus réfléchir. Elle se glisse sous la couette et commande à son cerveau de dormir, de la laisser en paix. Elle aimerait pouvoir aller passer quelques jours chez sa mère, se laisser envahir pas la douceur de ne plus avoir à s’occuper de soi, comme lorsqu’elle était une petite fille. Elle est fatiguée de devoir s’assumer, de ne pouvoir compter sur personne. Soudain, Charles lui manque, c’est avec lui qu’elle aurait voulu pouvoir construire, cet homme lui plaît, elle est sous le charme malgré tout ce qui peut la blesser dans ses comportements. Il a l’air sincèrement amoureux, alors, pour quelle raison se comporte t’il ainsi ? Louise finit par s’endormir, avant d’être réveillée par la sonnerie du téléphone : « Allo ? C’est Charles, décidément je vois que tu n’es pas là pour moi, que tu ne veux plus me parler, j’aurais voulu te demander pardon, je ne voulais pas m’emporter, je suis désolé Louise. Peut-être à bientôt. »
Louise est allongée, elle fixe le plafond, incapable de bouger, incapable de reprendre pied avec la réalité. Elle se retourne, enfouit son visage sous les oreillers, ferme les yeux, et attend, elle attend le moment où va émerger d’elle le courage de se lever. Elle l’appelle, l’invoque en vain, ses membres restent désespérément immobiles, refusent de lui obéir, et elle se sent incapable de les forcer à le faire. Si elle veut tenir debout sans s’écrouler, sans défaillir sous la douleur qu’elle sent à l’intérieur de son ventre, elle doit sentir que son corps est prêt, qu’il est d’accord pour réagir, qu’il désire lui offrir son aide et son soutien. Elle rouvre les yeux, regarde le crépuscule envahir la pièce, c’est l’heure des angoisses, du soir qui tombe, de la lumière qui fuit. Mais elle ne va pas se laisser faire, pas elle, et d’un bond, avant qu’elle ne change d’avis, elle saute hors de son lit, comme si prolonger le contact allait lui être fatal. Louise sait qu’en elle est tapie une force d’inertie et qu’il faut à tout prix qu’elle s’en protège. Petite, elle s’asseyait parfois sur les marches de l’escalier de la porte d’entrée de la maison de sa grand-mère, et restait immobile, s’empêchait de bouger jusqu’à ce que ses membres eux-mêmes n’en aient plus la force, n’en ressentent plus la nécessité. Elle en éprouvait une sorte de jouissance. Pour elle, le temps s’arrêtait et elle se situait hors du monde, hors du terrible ennui des dimanches après midi. Elle entendait les voix venant de l’intérieur de la maison, et elles n’étaient pas vraiment réelles, elles avaient la même tonalité que lorsqu’elle était malade, isolée dans sa chambre, et qu’elle entendait qu’en bas les autres vivaient, sans elle, dans une autre dimension. Elle savait, dans ces moments là, toute la solitude de l’existence humaine et se disait que, tout aussi bien, elle aurait pu ne pas exister. Les autres pouvaient se passer d’elle et le cours de leur vie en restait inchangé. De là aussi, venait sa peur de basculer dans la folie, de sentir toute la puissance de son esprit qui pouvait lui échapper, qu’elle ne pourrait plus contrôler. Elle faisait alors un suprême effort, descendait et se rassurait que les autres se montrent heureux de sa guérison prochaine, et que sa présence avec eux en constituât déjà le signe. Tout se remettait en place dans sa tête, et elle avait encore une fois échappé à la folie. Ce qu’elle fait aujourd’hui. Elle ne se laissera pas happer par l’irréalité du monde, elle va réagir, sentir son corps vivre, chasser tous ses vieux démons. Elle aura raison de la folie qui s’est tapie en elle, elle va rester sur le fil, elle ne va pas tomber. Elle sera à nouveau ce funambule, celui qui maintient l’équilibre et qui ne tombe pas, celui qui parvient de l’autre côté en réussissant à échapper à son propre vide. Louise se dit que maintenant, il est temps qu’elle soit l’auteur de sa propre traversée.
EXERCICE
Chers lecteurs, chères lectrices: et la suite alors? Et si vous émettiez quelques hypothèses de lecture?
A vos plumes…..
LA FUNAMBULE Chap XIV
Ce mardi matin, exceptionnellement, elle ne travaille pas, et elle en remercie le ciel, elle n’est vraiment pas en état. Louise a un instant de répit, celui qui suit le réveil avant qu’elle ne se souvienne des événements de la veille, ce moment durant lequel on peut croire que tout va bien, que la journée sera belle, que l’on pourra se lever heureux de vivre. Mais cela ne dure qu’un dixième de seconde. Après, l’horizon se resserre et ne restent que les larmes qui n’ont de cesse de couler. Elle se ressaisit et se dit qu’elle doit assumer, qu’elle la voulait cette rupture, qu’il y a des actes ou des paroles qu’elle ne doit pas accepter, au risque d’y perdre de sa dignité. Elle se lève et met le concerto d’Aranjuez. Elle éprouve une nécessité de beauté et de tristesse, d’exaltation aussi, de tragique, et de pouvoir sentir que dans ce monde, il existe une promesse d’espoir dans la beauté des choses. Le café est bon et la réconcilie un peu avec l’existence. A la fin de la semaine, Louise est en vacance, elle va pouvoir se reposer, peut être partir. Elle irait bien voir Loula, mais elle risque d’y rencontrer Vincent et n’en a pas le courage. Pourtant, il faut qu’elle sorte, qu’elle parle, elle ne peut pas rester enfermée, il lui faut du mouvement et de l’action.
Quand elle était petite, une de ses phrase fétiche était : « Qu’est ce qu’on fait ? ». Elle ne pouvait jamais se résoudre à l’immobilité, jamais se résoudre à ce que les journées se ressemblent et qu’il ne s’y passe rien. Il lui fallait sans cesse de la surprise, de l’imprévu, que le monde bouge et qu’elle bouge avec lui. Elle se souvient qu’elle s’inventait des histoires improbables, mouvementées, avec des tas de difficultés à résoudre, des amis et des ennemis, des voyages, des situations et des amours impossibles. Grandissant, elle s’était mise à la lecture, elle vivait par procuration, s’étant rendue compte que la vie ne pouvait être sans cesse à la hauteur de ses désirs de mouvement et d’aventure. Elle adorait aussi aller au cinéma et développa un goût pour les westerns et les histoires d’amour. C’est certainement de là que lui vient la passion des chevaux, les cow-boys, chez John Ford, montent vraiment, sur des animaux fougueux qu’il leur faut parfois rendre dociles, et elle revoit les images de ce passage, dans « La chevauchée héroïque », où, faisant halte au bord d’une rivière, le cavalier desselle et se jette dans l’eau avec sa monture. On y sent du bonheur, on y sent un fort désir de vivre et de rendre belle la vie. Elle s’était promis, qu’adulte, sa vie serait à l’image de son envie de mouvement et de situations imprévues et imprévisibles. De fait, Louise est obligée de convenir qu’elle n’est pas toujours heureuse, mais qu’elle ne s’ennuie pas.
Elle pense alors à Laura, une sorte de double dans son existence, elle est amoureuse aussi Laura, comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Un homme qui vient de loin, qui est venu juste pour la rencontrer elle, peut-être. Sûrement, encore faut-il qu’il en prenne conscience, qu’il se le dise, qu’il se l’avoue et que les dernières barrières en soient détruites. Car Laura est comme elle, les barrières, elle ne les supporte pas. Elle est prête à prendre tous les risques, mais pas celui là, qu’elle vit comme une trahison de son amour pour lui. Louise se souvient de les avoir vu danser et de s’être dit que ces deux là étaient faits l’un pour l’autre. Ce qui par dessus tout rendait belle leur danse, c’est qu’ils le savaient et que chaque pas exécuté ensemble était une affirmation du bonheur de leur rencontre. Chacun de leurs gestes était un geste d’amour, chaque sourire une promesse, chaque figure une incursion dans le monde des dieux. Car ils étaient des dieux dans leur danse et Anatole en était fier. Mais il en devenait fragile. Il fallait alors qu’il puisse affirmer son existence en dehors d’elle. De déesse, Laura redevenait femme, et elle en était malheureuse.
Le téléphone sonne, elle ne décroche pas, n’en a pas envie, ne désire parler à personne et reste murée dans son chagrin. C’est Charles. Elle laisse se dérouler la bande du répondeur, il aurait voulu entendre sa voix, il lui dit que visiblement elle n’est pas là et qu’il rappellera. Elle s’habille, il faut qu’elle sorte et qu’elle ne reste pas là à réfléchir et à se demander si elle a pris la bonne décision. C’était la seule à prendre, il faut qu’elle tienne bon, qu’elle ne se laisse pas influencer par sa voix devenue aimante et aux tonalités de la souffrance. Louise enfile ses bottes, emporte de quoi se changer, elle prendra une douche au centre équestre avant d’aller travailler.
Quand elle arrive, son cheval est au pré et galope de plaisir. Il se laisse attraper, lui mordille le bras en guise de bonjour, elle l’habille, grimpe sur son dos et l’emmène dans les allées du bois de Vincennes. Après une détente rapide, elle le lance au galop et c’est ensemble qu’ils vont avaler les sentiers. Il joue d’abord de l’encolure, puis ses foulées se font puissantes et Louise le laisse s’exprimer et prendre de la vitesse. Elle se sent grisée et emportée, chaque bond en avant est une victoire sur elle-même, sur ses peurs, sur ses angoisses, et elle continue de le lancer au galop, jusqu’à sentir qu’elle n’est plus qu’élan et liberté vers une vie plus heureuse, plus belle, plus en accord avec ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même. Alors, elle l’oblige à ralentir, et le laisse brouter avant de rentrer. Le calme qui maintenant les entoure est un apaisement, une magie retrouvée, elle dompte l’existence et l’existence lui fait moins peur. Elle va pouvoir aller faire cours, légère, fière, dopée par un élan d’espoir et de confiance en elle. Ses élèves le sentent, et elle parvient à leur communiquer son enthousiasme : « Si pour Baudelaire le bonheur est toujours à chercher ailleurs, dans les îles, le passé ou dans une autre vie, nul n’est obligé, malgré la beauté de ses vers, de partager son pessimisme. »
Lorsque la cloche annonçant la fin des cours sonne, elle décide de rester à son bureau, dans la classe, pour corriger des copies. Elle sait que chez elle ce sera peine perdue, et elle n’a pas le choix, il faut qu’elle les rende le lendemain et qu’elle en donne le corrigé à ses élèves avant de partir en vacance. Elle se met au travail, ce n’est pas très bon, peut-être le texte ou les questions étaient-ils trop difficiles. Cela ne légitime pas qu’ils aient fait autant de fautes d’expression, pour ne pas aborder celles concernant l’orthographe. Alors qu’elle a déjà mis quelques notes, elle entend des pas dans le couloir. Soudain la porte s’ouvre, c’est Vincent, qui s’approche d’elle, lui prend la main, l’attire vers lui et l’embrasse. Louise résiste, le regarde, et lui dit qu’il n’a pas le droit de débarquer comme cela, sans prévenir. Ce n’est pas sa faute, il l’aime et ne pouvait plus se passer d’elle, il fallait qu’il la voie. Il l’embrasse à nouveau, Louise sent ce magnétisme qui l’emporte et contre lequel elle ne peut rien. Vincent lui demande de l’emmener chez elle, elle ramasse ses affaires, le prend par la main, et le conduit jusqu’à son appartement.






